Bakû

Bakû

La première guerre avait totalement ravagé Brasaria. Le petit peuple avait souffert. Si les siècles qui suivirent permirent de reconstruire le royaume, tel ne fut pas le cas pour les générations de familles qui s’étaient sacrifiées. Et cette mémoire demeura vive en tous. Bakû en particulier.

Bakû avait suivi la tradition familiale : on naissait et on mourait forgeron depuis la guerre. La vie ne les avait pas gâtés, et s’ils connurent des temps de disette, ils demeurèrent toujours humbles et ne courbèrent jamais l’échine. La forge était leur première et dernière demeure.

Inflexible dans sa droiture et implacable dans sa maîtrise de la voie des armes.

Au-delà de son expertise dans l’art de donner vie aux armes, Bakû s’était fait un point d’honneur à les maîtriser. Il avait toujours su que la paix ne serait pas éternelle, et que si un quelconque conflit devait à nouveau menacer ses semblables, il ferait tout pour les protéger.

Ainsi devint-il au fil des années un redoutable guerrier rompu au combat au corps et armé. Lucide, il sut bien vite que son destin le détournerait de la voie de la forge : il le sentait au fond de lui, son âme bouillonnait de plaisir à l’idée de former de futurs guerriers, qui, à ses côtés, formeraient l’avant-garde de Brasaria. Un groupe aussi rapide que fort, aussi habile qu’agile, un groupe pour parer à toute éventualité. Ce serait l’œuvre de sa vie.

Les années qui suivirent, Bakû les consacra à faire sortir du sol de ses propres mains les murs de son école. Brasaria jouissait d’une grande richesse d’êtres vivants, et il comptait sur cette vaste diversité pour accueillir au sein de ses futurs rangs toutes sortes de talents. Il ferait émerger une élite au cœur et aux aspirations nobles, qui porterait le nom de Spadassin.

Jusqu’à sa rencontre avec Cairnos.

S’il tenait en haute considération l’ensemble de ses élèves dont il avait appris à apprécier les différents caractères et à en polir les contours, jamais il ne s’était senti aussi démuni que lorsque son chemin croisa celui de Cairnos. Il serait son fils, et son chef d’œuvre. Son arme ultime qu’il n’aurait jamais envisagé pouvoir forger avec une telle précision et application. La plus belle de ses créations. Tout simplement parfaite.

Il sut à l’instant où il posa les yeux sur le petit lézard étrangement humanoïde qu’il changerait sa vie. Il trainait à côté de lui une épée en pierre volcanique totalement émoussée, et portait à sa ceinture un joyau éclatant. Le forgeron qu’il avait été ne connaissait que trop bien la légende de Parolis, envoyée par le Mont Brasaria à l’élu des Entités, porteur d’un fragment de noyau flambant. Le petit Cairnos n’en menait pas large, mais sous ses haillons se dissimulait le futur Explorateur de Brasaria, que Bakû se destina à protéger et former avec plus de passion et de dévouement qu’il n’aurait jamais pensé posséder en lui.

Bakû passa des années à attendre le moment tant redouté où il devrait dévoiler à Cairnos la vérité sur son histoire et sa destinée. Il avait toujours su que le jour arriverait où il ne pourrait plus protéger son fils adoptif, et où celui-ci devrait le quitter afin d’accomplir ce pour quoi il lui avait été envoyé. Ainsi, lorsqu’il aperçut depuis le haut de son école le déferlement de chaos sur Adamantis, Bakû sut qu’il était temps. D’un regard que son fils ne lui avait jamais connu, il lui fit comprendre que plus rien ne serait pareil à l’avenir. Il l’emmena dans la réserve où avaient été dissimulés pendant toutes ces années le fragment de noyau et la lame afin que la prophétie s’accomplisse : à peine Cairnos eut-il effleuré le pommeau de Parolis que celle-ci se mit à flamber de flammes au pouvoir incommensurable.

Bakû demeurerait dans l’ombre comme il l’avait toujours fait, en fin stratège et connaissant les aptitudes de chacun de ses disciples. Cette nouvelle guerre n’augurait rien de bon, mais il  avait dédié sa vie à préparer une élite, dont son plus éclatant joyau se révélait être l’Explorateur de Brasaria.

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