Rhéa

Rhéa

Il faut du courage pour s’affirmer face à la figure paternelle, et encore plus quand la figure en question est aussi celle du roi d’Adamantis.

Rhéa comprit très tôt qu’elle ne voulait pas du destin qu’on lui avait concocté. Fille du roi Regulus, souverain du royaume d’Adamantis, elle avait toujours préféré s’amuser avec les Créamorphes de son père pendant que la fête battait son plein au palais. Le faste et les histoires de diplomatie l’ennuyaient au plus haut point. Elle, elle se sentait libre aux côtés de ses amis de verre, et entendait bien le demeurer ainsi.

Les Créamorphes, créatures de cristalite, un verre incassable émanant du pouvoir du noyau de Lumière dont Reghulus était l’Explorateur, se voulaient comme étant la signature du pouvoir royal. La lignée régnante d’Adamantis seule pouvait ainsi créer et utiliser ces créatures majestueuses dont la puissance n’avait rien à envier à la beauté. Et si Reghulus les avait façonnées pour assurer la défense de son royaume et aller au front, Rhéa n’envisageait pas que l’on puisse traiter ainsi ces êtres à part entière.

A peine âgée de 16 ans, Rhéa emmena avec elle ses idéaux et son caractère bien trempé loin du palais. Son royal père l’avait déçue à de nombreuses reprises, mais cette fois-ci, ça en était de trop. Jamais elle ne comprendrait le besoin qu’avait Reghulus de partir en campagne, et de sacrifier ses précieux Créamorphes au combat. Elle ne serait pas une de ces hypocrites de plus qui acquiesceraient et se courberaient devant lui en signe de soumission. Non, Rhéa avait l’ambition de vivre libre, et heureuse.

C’est ainsi qu’une petite échoppe de figurines de verre vit le jour. Eblouie par ses amis les Créamorphes, Rhéa avait souhaité leur rendre hommage, tout en continuant de vivre avec eux. Si les siens étaient inanimés, le travail de précision de la souffleuse de verre virtuose d’Adamantis faisait des émules, et l’on se pressait pour se procurer ses plus belles créations. Le travail de précision de sa fille parvint rapidement à la connaissance de Reghulus. Si celui-ci était dévasté par l’abandon de son enfant unique, il se consolait en se disant qu’elle vivait la vie qu’elle avait choisie et n’aurait plus à subir les désagréments de la Cour qu’elle avait toujours fuis. C’était peut-être mieux ainsi.

Rhéa vécut ainsi des années de son labeur, à donner un semblant de vie à de merveilleuses créatures que l’on s’arrachait à prix d’or.

Adamantis s’était endormi. Reghulus savait qu’il était temps. Son heure arrivait. Il fallait mettre son fragment en sécurité, et le Necrorium n’irait jamais fouiller une petite boutique sans prétention située sur les hauteurs de la ville. Alors, tandis que le bon peuple d’Adamantis profitait du repos du juste, le roi entreprit seul de se rendre chez sa fille. Sans escorte, sans faire de bruit. Il regarda Rhéa dormir. Il voyait en ses traits l’enfant intrépide et joueuse qu’il avait élevée. Elle faisait toujours une petite moue quand elle dormait, et se surprit à constater qu’elle n’avait perdu cette habitude. Au pied de son lit, il déposa un joyau. Son joyau. D’un geste de la main, Reghulus embrassa sa fille, priant pour qu’elle accepte de rentrer à la maison. Elle verrait bien assez tôt que le mal allait frapper. Encore.

Rhéa fut extirpée de sa torpeur par un bruit sourd. Une explosion d’une incroyable violence qui montait du palais. Rhéa tremblait. Elle sentait bien que quelque chose n’allait pas, que quelque chose lui manquait. Son père lui manquait. Elle savait à cet instant que jamais plus elle ne le reverrait. L’attentat visait le roi, c’était évident. Alors qu’elle se levait dans la catastrophe, le pied de Rhéa se cogna dans une pierre dure et froide comme le plus robuste des aciers. Une pierre qu’elle n’avait aucun mal à reconnaître. Ses doigts effleurèrent le noyau de Lumière religieusement, et tandis qu’une larme vint perler à l’extrémité de ses joues, ses tremblements s’estompèrent. Elle se sentit envahie d’une douce chaleur réconfortante de du rire de son père quand il la prenait dans ses bras. Rhéa ne tremblait plus. Son père était avec elle, et toutes leurs velléités envolées. Il lui confiait ses Créamorphes.

Les forces du mal dévastaient la ville. Rhéa parvint au palais juste à temps pour affronter Camélya et son armée. Une lumière sans pareil émergeait de son sceptre, et, alors que Byzantium chassait les ombres qui avaient pris possession de la ville de son chant, elle devint la Reine inattendue d’Adamantis, qui protègerait les créatures de sa lignée. Rhéa se jura que, si son âme ne pourrait jamais guérir d’un tel affront et d’une douleur si vive qu’elle vous déchire de l’intérieur, elle  ferait tout pour que celle de son père repose en paix. Elle n’aurait de cesse de poursuivre le roi du Necrorium, elle le traquerait nuit et jour, elle l’acculerait, et ne reculerait devant rien ni personne. Elle se sentait investie d’une mission qui allait bien au-delà de toute histoire familiale. Elle deviendrait une vraie Exploratrice et irait dénicher chez lui le Roi des Damnés – puisqu’il s’était attribué ce titre – et le condamnerait à une errance éternelle et une souffrance sans fin.

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